Quelle résilience alimentaire pour Nantes Métropole ?

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Vue de la métropole nantaise depuis la station spatiale internationale (Thomas Pesquet, 2017)

À l’heure actuelle, si toute la surface agricole utile de la métropole produisait pour ses habitants, celle-ci ne permettrait de nourrir que 6,8 % de la population métropolitaine, soit aux environs de 44 400 personnes (CRATer, 2024). En effet, selon Carl Gaigné (2011), un Français a besoin en moyenne d’environ 0,18 hectare de culture et 0,12 hectare de prairie permanente pour se nourrir. L’ADEME (2020) estime de son côté que 0,43 ha de surface agricole par an et par personne sont nécessaires pour soutenir le régime alimentaire actuel d’un Français.

Ainsi, on comprend que, contrairement à ce que l’on peut entendre parfois, l’agriculture urbaine ne suffira jamais à alimenter l’ensemble de la population d’une métropole. En effet, pour nourrir Nantes Métropole et ses 647 000 d’habitants, il est théoriquement nécessaire de mobiliser plus de 194 000 hectares de surfaces agricoles, soit quasiment 4 fois plus que la surface de la métropole nantaise elle-même. En se basant sur les données de l’ADEME (2020), la surface nécessaire s’élèverait même à plus de 278 000 hectares d’hectares, soit 5,5 fois plus que la surface de Nantes Métropole.

Si l’on reterritorialisait la production de l’alimentation au plus près de Nantes – ce qui serait très difficile au vu de l’urbanisation -, il nous faudrait mobiliser près de la moitié de la surface agricole utile du département et par conséquent inciter les habitants des territoires agricoles concernés à quitter la Loire-Atlantique… À moins d’un grand mouvement citoyen « Nantais et végétaliens », ceci indique qu’il n’y aura jamais de réelle autonomie alimentaire pour Nantes Métropole et que dorénavant, l’immense majorité de ce que les Nantais – à nombre d’habitants inchangé – mangeront proviendra toujours des champs de céréales et de maraîchage sur de plus grandes surfaces loin de la métropole et à l’extérieur du département.

Aujourd’hui, Nantes Métropole se comporte comme Rome durant l’Antiquité et s’affranchit de son hinterland nourricier historique grâce à un gigantesque réseau de transports maritime et routier. Si les systèmes alimentaires permettant de nourrir les Nantais à leur faim sont dépendants des transports, les systèmes de transport maritime et routier qui les soutiennent sont eux respectivement dépendants à plus de 90 % (Le Marin, 2023) et 99 % du pétrole (MTECT, 2020). Qui plus est, contrairement aux apparences, nous sommes autant sur le fil de rasoir que ne l’étaient les Romains durant l’Antiquité. À savoir, quand l’empereur Claudius prit le pouvoir à Rome, la ville n’avait alors que 8 jours de stocks de grain devant elle (Steel, 2016), et ce alors que les Romains faisaient tout leur possible pour conserver des stocks de grain afin de parer à une attaque soudaine. Aujourd’hui, c’est encore pire, alors même que nos moyens logistiques sont colossaux…

Ceci s’explique car nous n’avons plus aucune culture du risque, la rentabilité économique et la nécessité de nourrir les grands centres urbains à bas coûts sont le fondement du système agro-industriel actuel. L’optimisation perpétuelle de la distribution alimentaire fait que nous constituons très peu de réserves en ville. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) (2020) souligne que l’autonomie alimentaire de la ville de Paris est estimée à 3 jours. Pour schématiser, selon Mickaël Brard (2020), au lieu de payer un entrepôt et des taxes au m2 de surface en ville, on va préférer mettre les stocks de nourriture sur les routes, celle-ci arrive en « juste à temps ». Des schémas qui ne sont guère conçus pour faire face à une crise soudaine ou s’inscrivant dans la durée comme la baisse annoncée de nos approvisionnements pétroliers engendrée par la déplétion des ressources pétrolières à l’échelle mondiale. Rappelons que, parmi tous les modes de transports utilisables (route, ferroviaire, fluvial) sur le territoire national, la voie routière s’élevait à près de 90 % du volume agricole et alimentaire transporté au niveau national en 2021 (MASA, 2023). Nantes Métropole est donc non seulement majoritairement dépendante des transports routiers et maritimes pour son approvisionnement alimentaire mais elles n’a également quasiment aucun stock…

En parallèle, selon les projections de l’INSEE (2023), la population Nantes Métropole pourrait compter 806 000 habitants en 2050, soit aux environs 150 000 habitants de plus. Le réchauffement climatique pourrait réduire les rendements des surfaces agricoles en Loire-Atlantique (GIEC des Pays de la Loire, 2022). L’effondrement de la biodiversité à l’échelle mondiale et nationale pourrait également faire baisser les rendements des productions agricoles en Loire-Atlantique (FAO, 2019). La baisse des intrants (pesticides, engrais azotés et phosphatés) due au peak everything va quant à elle assurément impacter les rendements des surfaces agricoles. Ceci s’explique car, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les rendements agricoles ont été multipliés par 5 grâce, surtout, au développement de la fertilisation de synthèse (L’Élémentarium, 2022).

Notons aussi que lorsque les aliments sont issus de l’agriculture biologique (niveau basique), les surfaces mobilisées sont plus élevées qu’en production conventionnelle du fait de l’écart de rendement entre les deux modes de production : + 30 % de surfaces nécessaires pour le régime végétalien (1 600m2/pers) à + 45 % pour le régime le plus carné (7 500m2/pers) (ADEME, 2020). Les conséquences du dépassement des limites planétaires et la nécessité de passer à une agriculture biologique viendront assurément augmenter la demande en transport de produits alimentaires de par les plus grandes surfaces agricoles à mobiliser via la demande alimentaire croissante en elle-même mais aussi en raison de plus faibles rendements agricoles.

Or, la résilience du transport de marchandises (dont les transports agricoles et alimentaires) vis-à-vis du risque de baisse des approvisionnements pétroliers se réalise également par une modération de la demande de transport (Bigo, 2023). En effet, si les entreprises de la logistique et de la grande distribution essayent de s’emparer de l’enjeu de la « dépétrolisation » (électrification, biocarburants, etc.), il semble y avoir une impossibilité à la « dépétrolisation » à temps du transport routier de marchandises à demande de transport de marchandises inchangée (Sénat, 2021). Ces fortes contraintes pourraient donc aussi impacter les transports de produits agricoles et alimentaires. Sans autre solution, nous serions donc dans l’obligation, en moyenne, de transporter moins, sur de moins longues distances, ce qui réduirait de fait les capacités d’approvisionnement alimentaire des métropoles. Par conséquent, est-il encore raisonnable de faire croître la population de Nantes Métropole ? Dézoomons encore davantage, le département de Loire-Atlantique ne serait-il pas déjà lui aussi surpeuplé – et ce même si l’on devenait tous végétaliens ? Somme toute, des questions qui mériteraient d’être au cœur des débats autour de la résilience alimentaire de notre territoire.

Bibliographie

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Bigo, A. (2023). Transport de marchandises : toutes les technologies pour sortir du pétrole. Polytechnique Insights. https://www.polytechnique-insights.com/tribunes/industrie/transport-de-marchandises-tout-ce-quil-faut-faire-pour-sortir-du-petrole/

Brard Mickaël. Livraisons urbaines en vélos-cargos : le Low-Tech au service de la transition écologique des villes. La Pensée Écologique, publié en janvier 2020 [consulté le 20 avril 2022]. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-1-page-10.htm

CESE (2020). Pour une alimentation durable ancrée dans les territoires. CESE, publié en 2020 [consulté le 20 avril 2023]. Disponible sur : https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2020/2020_27_alimentation%20_territoires.pdf

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Gaigné, C. (2011). 6 – Urbanisation et durabilité des systèmes alimentaires. Dans : Catherine
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GIEC des Pays de la Loire (2022). 1er rapport – Juin 2022. Publié en 2022[consulté le 27 juin 2023]. Disponible sur : http://www.comite21.org/docs/comite21-grandouest/giecpaysdelaloire/rapportgiecpaysdelaloire.pdf

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L’Élementarium. Focus. L’Élementarium [consulté le 27 juillet 2022].
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Linou Stéphane. Résilience alimentaire et sécurité nationale.TheBookEdition com, 2019, 149
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Les Greniers d’abondance. CRATer. Publié en 2020 [consulté le 27 juin 2022]. Disponible
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Sénat. Transport de marchandises face aux impératifs environnementaux. Sénat, publié en
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Steel Carolyn. Ville Affamée : Comment l’alimentation façonne nos vies. Rue de l’échiquier,
2016, 448 p.

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